Avec le Collège Beauregard

1- Pourquoi avoir choisi d’incarner une fille, qui aime une fille ?

Je me suis toujours senti plus proche des filles que des garçons… alors même si ça peut paraître paradoxal, au moment de me mettre à la place d’un adolescent, j’ai pris peur, j’ai pensé que je ne serais pas crédible et que mes pensées seraient trop « féminines » ! Je me suis tout de suite senti plus à l’aise avec Puce. Je n’étais pas sûr que ça marcherait, mais j’ai suivi mon instinct.

Quant à savoir pourquoi j’ai « choisi » que Puce tombe amoureuse d’une fille, je dois avouer que cette question m’interpelle toujours, j’ai l’impression qu’on met les relations homosexuelles dans une case à part et qu’elles méritent une justification particulière. Je ne suis pas sûr qu’on demande à JK Rowling pourquoi Hermione aime un garçon… Pour ma part, je ne me suis jamais dit « Tiens, je vais écrire un roman avec une relation entre deux filles » ! Je me suis dit « Tiens, je vais écrire un roman sur ce lycée formidable dans lequel j’ai passé trois ans et qui mérite d’être connu des Français, et puis je vais en profiter pour essayer de décrire ce que ça fait de tomber amoureux quand on est adolescent. » Au moment de me demander qui serait assez cool, assez unique, assez différent, assez charmant et assez nouveau pour offrir des sentiments puissants et déstabilisants à Puce, Aiden m’est apparue comme une évidence. Et il se trouve juste que c’était une fille.

2- Comment est née Capucine ?

J’ai réécrit l’introduction de son blog des tas de fois afin de trouver une voix et un ton qui me permettraient de raconter mon histoire d’une manière qui me paraissait intéressante. Au fur et à mesure, un esprit a commencé à apparaître, et puis après beaucoup d’essais, il y a eu un déclic, un moment magique où Puce a pris vie. À partir de cet instant, elle existait vraiment, je pouvais écrire avec sa voix, j’étais elle et elle était moi. C’était un moment très enivrant et très excitant ! Pour nourrir Puce ensuite, je me suis inspiré de huit jeunes filles américaines de son âge, d’anciennes élèves à moi que je trouvais intéressantes et à qui j’ai posé des tonnes de questions pendant les mois d’écriture du livre.

3- Êtes-vous parti avec une idée de fin comme de début, ou vous êtes-vous laissé surprendre par le fil de votre histoire ?

Pour les deux livres, je savais depuis le début comment ça finirait, mais certaines choses m’ont quand même surpris avant d’y arriver. C’était un peu comme faire un voyage. Je savais où j’allais, je savais pourquoi j’y allais et j’avais un itinéraire global en tête pour y arriver, mais je ne savais pas forcément tous les chemins par lesquels j’allais passer et ce que je verrais sur la route.

4- Qu’avez-vous en commun avec vos personnages ?

La grande majorité des personnages de ces deux romans sont inspirés de personnes que j’ai vraiment connues, donc ils ont en commun avec eux plus qu’avec moi. Je suppose que j’ai le plus en commun avec les personnages que j’ai inventés de toutes pièces et dans lesquels j’ai dû mettre le plus de moi-même, à savoir Puce et Aiden. Mais ce qu’on a en commun exactement, c’est top-secret 🙃

5- Puce dit souvent quelle pense en deux langues. Vous aussi je crois. Est-ce toujours un point fort ?

Pas toujours, non, ça peut être handicapant quand une langue pollue l’autre. Lorsque je suis rentré des États-Unis après cinq ans là-bas, je me suis rendu compte, un peu dépité, que mon français était moins bon que quand j’étais parti car j’utilisais parfois des structures et des concepts qui ne faisaient sens qu’en anglais. Mon cerveau était persuadé que j’avais entendu ces choses en français toute ma vie ! Mais ma famille m’assurait que non. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles j’ai donné une double-nationalité à Puce: j’avais peur d’être rejeté par les éditeurs à qui je comptais envoyer mon manuscrit, et je voulais camoufler mes faiblesses. Le fait que Puce pense en deux langues me donnait une excuse. Quand mon français était pollué par l’anglais, c’était son cas aussi. Dans J’ai avalé un arc-en-ciel, il y a des maladresses linguistiques que j’ai écrites exprès pour Puce, mais il y en a d’autres qui étaient involontaires. Je me souviens que mon éditeur a écrit « super, ce petit décalage linguistique ! » à plusieurs reprises dans la marge de mon manuscrit, alors que je pensais avoir écrit du français parfaitement correct !

6- Pourquoi avez-vous commencé à écrire ?

Pour moi, c’est juste une extension de ce qu’on ressent quand on lit un livre ou qu’on regarde un film. Il s’agit de se mettre à la place de personnages et de vivre des émotions avec eux par procuration, c’est juste plus puissant quand on écrit un livre. Les lecteurs et les auteurs sont très proches parce qu’ils cherchent un peu la même chose. Tout auteur est un lecteur, et tout lecteur est potentiellement un auteur. Écrire un roman, c’est un peu l’équivalent adulte de ce qu’on fait quand on a 6 ans et qu’on prétend être un chasseur de dragons ou un ninja en mission avec ses amis. Notre monde est lugubre, on a envie de s’échapper un peu.

7- Pouvez-vous expliquer la dernière phrase de J’ai égaré la lune ?

Ce serait dommage ! Quand on écrit des romans, il y a deux façons de s’y prendre: on peut faire du « spoon-feeding », c’est à dire nourrir nos lecteurs à la petite cuillère comme des bébés en leur expliquant bien tout à chaque fois, quitte à en agacer certains parce qu’on insiste trop et qu’on les prend pour des idiots, ou alors on peut faire confiance à leur intelligence et les laisser comprendre le texte par eux-mêmes, en leur donnant des indices. Moi, j’ai fait le deuxième choix. J’avoue que c’est risqué, parce qu’avec la place que je laisse à l’interprétation, certains lecteurs lisent ce qu’ils ont envie de lire et pas ce que j’ai écrit, ils prennent en compte les détails qu’ils veulent et en oublient d’autres, du coup ils m’accusent de tous les mots et de tous les maux… Mais je le vis bien ! J’ai reçu énormément de messages de lecteurs incroyables depuis la sortie du premier livre, ça m’a rassuré, je sais que la majorité des gens a compris ce que j’ai écrit et pourquoi je l’ai écrit comme ça, et donc je continuerai à laisser la petite cuillère de côté, je trouve ça plus intéressant. Pour comprendre la dernière phrase de J’ai égaré la lune, il faut juste prêter attention à tout ce que raconte Puce avant. D’ailleurs, le tout premier indice pour la comprendre se trouve à la fin de J’ai avalé un arc-en-ciel.

8- Vous avez décidé d’introduire Les Chevaliers des Gringoles dans J’ai égaré la lune. Pourquoi ce choix ?

Quand j’ai publié mon premier roman, je me suis dit que ça serait cool si tous mes romans étaient connectés entre eux. J’ai vite imaginé que Puce deviendrait écrivain et Aiden illustratrice, et que Les Chevaliers des Gringoles serait leur première collaboration. J’avais déjà écrit le premier tome de cette série avant de travailler sur J’ai égaré la lune et je l’avais truffé de références plus ou moins évidentes aux vies de Puce et Aiden, pour renforcer l’idée qu’elles en étaient les auteures. Du coup, quand j’ai écrit J’ai égaré la lune, c’est très naturellement que Les Chevaliers des Gringoles a fait partie de l’histoire, et là j’ai fait l’inverse: j’ai mis sur le chemin de Puce des éléments dont je savais qu’elle les utiliserait ensuite dans Les Chevaliers des Gringoles. C’est un peu tordu, hein ? 😅 Je trouve ça sympa pour mes lecteurs de pouvoir continuer à suivre Puce et Aiden indirectement, à travers cette série.

9- Avez-vous un argument pour faire lire vos livres à nos lecteurs qui ne vous connaissent pas ?

Un « argument », le mot me gêne, ça sous-entendrait que je pense avoir raison et ça me paraîtrait un peu présomptueux. Je n’ai aucun moyen de savoir comment un lecteur va réagir à ce que j’ai écrit, je peux juste faire de mon mieux pour écrire les livres que moi j’aurais eu envie de lire, et espérer que ça touche d’autres personnes. Et c’est ce que j’ai fait. Que ça soit avec Puce dans son diptyque ou avec Wesley dans Les Chevaliers des Gringoles, j’écris des textes que moi, personnellement, j’aurais adoré lire ! Si vous êtes comme moi, il y a des chances que vous les adoriez aussi, mais si on est trop différents, ça vous laissera peut-être de marbre. Un livre, c’est comme un interlocuteur, il y a des gens avec qui on aime parler, et d’autres qui nous gonflent très vite !

10- Pourquoi avoir fait une suite à J’ai avalé un arc en ciel ?

Parce qu’il y avait encore tellement à dire ! Sur la vie, sur la mort, sur l’amour, sur Tokyo, sur la colocation… J’avais très envie de retrouver Puce pour parler de tout ça. Je l’avais quittée à seulement 18 ans, pleine de doutes et de contradictions, et je voulais lui donner l’opportunité de grandir et de mûrir, sans compter que j’étais très curieux de voir où elles en seraient, elle et Aiden, après une année ensemble. Je n’aurais pas écrit cette suite si je n’avais pas eu un sujet qui me paraissait excitant, mais mon expérience de la colocation et du Japon m’a donné exactement ce dont j’avais besoin pour proposer une suite que mes lecteurs n’attendraient pas forcément, tout en l’inscrivant dans la lignée du premier livre pour qu’ils forment un tout cohérent.

11- Pensez-vous à une suite pour les chroniques de Puce ?

J’y pense… comme je pense à écrire un long-métrage, à partir vivre en Thaïlande ou à mâcher mes aliments plus consciencieusement avant de les avaler. Certaines choses arriveront, d’autres non ! Écrire un nouveau roman avec Puce, c’est une vraie possibilité, mais c’est compliqué pour plusieurs raisons qui ne dépendent pas toutes de moi.

Et voici une dernière question assez absurde, mais c’est avec ça que je “signe” mes interviews.

12- Quel est votre marque de gel douche ? Et celui de Puce ?

Ah, on met cartes sur table, alors ? J’utilise un gel surgras dermatologique hypoallergénique de la marque Uriage, spécialiste en eaux thermales ! Quant à Puce, elle n’achète pas de gel douche, c’est Aiden qui s’en occupe, elle s’y connaît mieux en produits non testés sur les animaux… et comme elles prennent la plupart de leurs douches ensemble, Puce utilise le même gel douche qu’Aiden. Saperlipopette, je n’aurais jamais pensé que je parlerais du gel douche de mes personnages, heureusement que j’étais préparé à tout !